Entretien avec François Miville-Deschênes, dessinateur.

« Les Chiens de Dieu », tome 1 de la série « Millénaire » est votre premier album, mais vous dessinez depuis longtemps déjà; pourquoi avoir autant attendu et pourquoi avoir opté pour les Humanos?

- Mon intérêt pour le dessin ne date effectivement pas d’hier; il a presque toujours été clair que je gagnerais mon pain en dessinant…

- Presque?

- Bon, à une certaine époque, j’ai pensé m’orienter plutôt vers les sciences et plus précisément la paléontologie, un autre intérêt très marqué dès mon plus jeune âge. Mais la passion du dessin était trop forte et elle remporta aisément ce combat inégal! Cependant, le hasard faisant remarquablement bien les choses, l’une et l’autre se rejoignirent lorsque je travaillai plus tard, comme illustrateur scientifique, à la reconstitution de poissons et autres créatures préhistoriques du dévonien.

- Mais la bande dessinée dans tout cela?

- Il y a toujours eu des bandes dessinées à la maison; mon père en était un grand consommateur. Nous recevions Tintin, Spirou, Pif, Pilote, Charlie (qu’il gardait pour lui!), mais souvent avec six mois de retard ou plus! L’arrivée de Pif, chaque semaine, était particulièrement attendue. Nous le découvrions le lundi matin sur le comptoir de la cuisine, dans son emballage de plastique éventré; mon père était passé avant nous (rires)! Mon frère aurait fait des bassesses pour le gadget, tandis que je bavais devant la perspective de me taper un Rahan, un Docteur Justice ou un Robin! J’y ai puisé mes premiers modèles et subi mes premières influences.
 



- Quelles étaient-elles? Vos héros préférés de cette époque ont-ils marqué votre trait actuel?

- Ah, c’est difficile à dire avec précision, mais certainement, oui, sans le moindre doute. C’est de rendre à chacun ce qui lui revient qui est le plus ardu : à un certain moment, après des années, tout se mélange en un salmigondis constitué de tout ce que l’on a conservé – parfois malgré nous - de chaque dessinateur. Et bon sang, j’en ai subi des influences! Certaines plus longtemps que d’autres, comme Chérêt, par exemple, dont le Fils des Âges Farouches fut une source inépuisable d’inspiration! Je serais bien en peine de dire ce qu’il en reste maintenant, car d’autres suivirent : Gotlib, Giraud, Don Lawrence, Segrelles, Alexis, Hermann et quelques dessinateurs des États-Unis; Adams, Buscema, Manning. Ceci sans parler des illustrateurs, comme Joubert, Frazetta, Cornwell, etc! Un joli bouillon qu’il faut ensuite écumer pendant quelques années; je pense en être encore à cette étape.

- Vous vous « cherchez » encore? Pourtant, votre dessin est plutôt abouti…

- Le terme « abouti » suggère quelque chose de définitif qui m’agace un peu; mon traitement graphique n’est pas coulé dans le béton et il va certainement changer! Je ne suis pas mécontent de ce premier tome, bien loin de là! Je constate simplement que mon dessin, surtout pour la première moitié de l’album, est encore proche de l’illustration, ce qui est inévitable, puisque j’avais plus de quinze années en tant qu’illustrateur à mon actif lorsque j’ai commencé à travailler sur « Les Chiens de Dieu »! Les quelques BD réalisées durant ces années étaient surtout des strips publicitaires ou du « gros nez animalier »; rien de réaliste.

- Vous vous permettez un clin d’œil à Peyo, dans ce tome 1; y a-t-il une raison particulière? Une autre influence de jeunesse?

- C’est exact, je vous ai mentionné surtout mes influences en ce qui concerne le dessin réaliste, mais plus jeune j’avais dessiné des centaines de schtroumfs! Il me fallut d’ailleurs sérieusement me faire violence pour résister à la tentation d’en glisser un quelque part dans l’album (rires)! C’est un modeste hommage à Peyo que je me suis permis; sans doute y en aura-t-il d’autres. Astérix, Obélix, Pif, Tintin, Gaston et Lucky Luke connurent également leur heure de gloire et ont depuis longtemps leur place au panthéon de mes influences!

- Les Humanos vous sont tombés dessus du jour au lendemain? Un limier avait-il eu le flair à ce point aiguisé qu’il vous ait trouvé au fin fond du Québec, dans votre lointaine Gaspésie?

- Pas tout à fait. Il y a un peu plus d’un an, j’en ai eu vraiment assez du boulot d’illustrateur! Non, ce n’est pas vraiment le travail lui-même, mais plutôt tout ce qui l’entoure : les clients indécis, les esquisses à répétition pour rien, les modifications sans fin, les délais souvent inhumains et surtout, surtout, les retards de paiements! Tous ces inconvénients, alliés à une envie de longue date de tâter des petits mickey, m’ont convaincu de concocter un dossier que j’ai soumis aux principales maisons d’éditions européennes.

- Ça, c’est le projet ayant la Nouvelle-France comme toile de fond : « Les Terres du Diable ». Pourquoi ne pas avoir tenter d’abord le coup au Québec? Vous y bénéficieriez probablement d’un auditoire gagné d’avance, non?

- Ce n’est pas si simple! La Bande dessinée, au Québec, reste encore un produit de luxe et n’a malheureusement pas ce lustre culturel qu’elle possède en France ou en Belgique. De plus, pris en étau entre l’Europe et les États-Unis, le Québec a toujours vu son marché envahi et monopolisé par ces deux protagonistes sans y pouvoir jouer vraiment un rôle sérieux. Vous pensez bien que, s’il existait ici aussi de véritables cours de BD, je n’aurais pas opté jadis, à seize ans, pour un cours de graphisme que j’ai abandonné après une année parce que j’avais nettement l’impression d’y perdre mon temps! En ce qui concerne les possibilités d’être publié au Québec, elles existent, mais n’offrent pas les avantages que l’on retrouve « de l’autre côté »; tout est lié!

Quant au projet lui-même, il avait, à mon avis, beaucoup de chance de plaire au public européen, entiché d’américanité et de culture peau-rouge stéréotypée : grands espaces, nature sauvage, peuplades indigènes quasi virginales, etc. Bref, tous les ingrédients y étaient! Peut-être le côté fantastique n’avait-il pas été suffisamment abordé dans le résumé, mais bon, c’est la vie!

 

- Ce que vous décrivez ne correspond pas vraiment à ce que publient en général les Humanos.

- C’est vrai, mais je leur avais tout de même envoyé le dossier, supposant – et la suite des choses allait me donner raison – que le dessin pourrait les intéresser. Bien que le sujet principal ne correspondît pas à leur « ligne éditoriale » (un concept assez flou chez plusieurs éditeurs, soit dit en passant), le traitement graphique leur plut et ils furent les premiers à me contacter. On me proposa de collaborer avec Olivier (Raynaud) et j’acceptai après lecture du synopsis, considérant que cette histoire mêlait allègrement moult ingrédients susceptibles de faire mon bonheur graphique!

- Vous laissez donc tomber votre projet historique? Pourtant, vous étiez très avancé! Des dizaines de dessins préparatoires et plus de trente-cinq découpages déjà réalisés!

- J’ose espérer que ce n’est que partie remise; pour l’instant, le projet « Terres du Diable » est « sur la glace », comme on dit chez nous! Il est vrai que j’aurais pu mettre la pédale douce et progresser plus modestement, cependant, à l’époque, je réalisais ce travail préparatoire en marge des contrats qui me faisaient vivre, donc aucun délai, aucune contrainte! Il faut dire aussi que je subissait l’entraînement de la chose commencée. Et puis, j’avais du plaisir à effectuer ces recherches historiques, j’y ai gagné en connaissances et en documentation; rien n’est perdu! Ce sera une bonne base quand je ressusciterai ce projet…Même si, à la relecture, je note que je ne referais pas certaines séquences de la même façon! J’avais aussi, en même temps que les « Terres du Diable », soumis à plusieurs éditeurs un second projet totalement à l’opposé du premier : « Les Deux-Rivières ».

- Là, il s’agit bel et bien de ce vous qualifiiez vous-même plus tôt de « gros nez animalier »! Encore une fois, vous aviez poussé ce projet très avant.

- Trop avant, peut-être! C’était risqué de réaliser les découpages - poussés – d’une trentaine de planches sans même avoir d’éditeur sûr! C’était un copain qui était au scénario ou du moins, à la rédaction, car nous nous amusions bien à construire le récit de concert. Ce truc médiévalo-animalier était truffé de références à nombre de BD et de films! Dommage qu’il soit lui aussi « sur la glace », ça aurait pu être bien… Je sais toutefois que l’envie de changer de style me titillera un jour et il se pourrait bien que je le ressuscite et le retravaille!