- Pour « Millénaire », il vous aura fallu vous plonger dans une autre époque. Cela vous fut-il aisé? Et craignez-vous les pinailleurs?

- Bon, je parlerai pour moi, car côté scénario, Olivier est davantage concerné et je suis certain qu’il préciserait d’emblée qu’il s’agit d’un « univers parallèle » (au sein duquel il prend certaines libertés avec l’histoire). La « résurrection » d’Hugues Capet et les Clunisiens fanatiques en sont deux exemples probants. En ce qui me concerne, je fais de mon mieux pour me documenter adéquatement. Je pense qu’aucun dessinateur n’est à l’abri des erreurs, quelle qu’en soit la nature. Il faut faire attention, c’est tout. Mais malgré les apparences, nous ne sommes que des humains, ne l’oubliez pas (rires)! Lorsqu’on nous les met sous le nez, il est inutile de chercher midi à quatorze heure : nous nous sommes trompés et ça finit là! Pas la peine de trouver toutes sortes de justifications à la noix! Ça me fait bien rigoler quand je lis les commentaires de prétendus analystes de la BD qui déifient certains auteurs et tentent de convertir leurs erreurs en manifestations géniales! Allons donc! Si le dessinateur, dans une case, a inversé la paroi rocheuse qui ne se trouve plus à droite des personnages, mais à gauche, il s’est trompé, un point c’est tout! Il n’a pas joué avec l’espace-temps ou je ne sais quelle dimension tordue, il a été distrait; ça arrive à n’importe qui! Je pense qu’il faut se méfier de la déification et surtout de l’auto-déification; nous sommes tous redevables à ceux qui nous ont précédés et sans les influences subies, nul ne ferait ce qu’il fait…même les plus grands!

- Vous avez laissé à d’autres la coloration, c’est un choix personnel ou imposé?

- Ah oui, la couleur! Il avait été prévu que je m’en chargerais moi-même, mais ma copine étant tombée enceinte, j’ai prévenu les Humanos que je ne ferais probablement pas la coloration du tome 2 (histoire d’avoir plus de temps à consacrer au poupon!). Par souci d’homogénéité entre le tome 1 et le second, nous avons convenu qu’il était préférable de déléguer cette partie du travail. Il me fut particulièrement difficile de faire le deuil de ce que j’avais eu en tête initialement! Bien sûr, j’ai supervisé les deux coloristes qui se sont penchés sur mes planches, mais ça ne peut évidemment pas être semblable. Il y a quelques exemples sur mon site qui donnent une idée de ce que je demandais et de ce que les coloristes ont pu faire. Il m’apparaît de plus en plus clair que si je veux véritablement obtenir ce que je désire, il me faudra travailler en couleur directe!… Un prochain projet me le permettra peut-être!
 

- Vous mèneriez deux séries de front?

- Probablement en alternance, comme plusieurs dessinateurs le font. Pour l’instant, je m’en tiens à une production de six planches mensuelles et cela me convient tout à fait; autant, semble-t-il, qu’à l’Éditeur. Je pourrais sans doute faire plus, mais mon expérience d’illustrateur m’a appris qu’il n’est jamais judicieux de dévoiler quelle pourrait être notre vitesse maximale. Avec mon rythme actuel, j’ai du temps pour autre chose et c’est juste parfait!

- Quelle est votre opinion sur le monde de la BD? Ce succès de certains jeunes dessinateurs qui disent privilégier avant tout le scénario, la « bonne histoire »?

- Pour poursuivre en ligne directe avec ce que je disais
précédemment, j’ai l’impression qu’il y a de l’humilité qui se perd! On aura beau me dire que l’humilité est la pire des vantardises, soyons réalistes : on ne sauvera pas le monde avec nos petits dessins! Que sont les quelques milliers d’heures de distraction que procureront nos planches face aux millions de vies que sauvera celui qui met au point un vaccin inespéré après y avoir consacré une partie de sa vie? Et ces gens qui vouent leur existence à des populations miséreuses et déshéritées; qu’est-ce qu’un album de BD, fût-il cartonné, face à cela? Alors, les têtes enflées, un peu de modestie, que diable!

- Il y a tout de même de la BD engagée…

- Ce sera certainement mon truc un jour; il y a trop de choses qui me révoltent! L’état de la planète et ce que l’on en fait surtout! J’aime bien ce qu’à fait Hermann, par exemple, avec « Sarajevo Tango »; une dénonciation efficace! Mais de mon côté, j’attendrai que ma maîtrise technique de la narration visuelle se perfectionne avant de m’y risquer! Je préférerais connaître encore mieux ce médium qu’est la BD, cela me permettra sans doute de servir plus sûrement la cause que j’épouserai. D’un autre point de vue, je pense que la BD se porte bien. Il suffit de voir ces magazines qui ressuscitent à qui mieux mieux pour s’en convaincre! Il me semble, cependant, que certains éditeurs publient beaucoup et parfois sans se pencher suffisamment sur la qualité de ce qu’ils font imprimer! Ce n’est pas vraiment nouveau, me direz-vous, mais on m’a dit que des libraires se plaignent de la trop grande quantité d’albums qui sortent et qui encombrent leurs présentoirs! Peut-être serait-il préférable d’éditer un peu moins de titres, mais d’exercer davantage de contrôle?

Quant à la « nouvelle vague », les dessinateurs de « l’Association », par exemple, et les autres de la même mouture, je me réjouis simplement pour eux de l’engouement du public (et des éditeurs…) pour leur travail. Personnellement, je n’accroche pas vraiment; il manque quelque chose à mon bonheur de lecteur! Je m’arrête trop au dessin! Ce n’est pas une critique négative, mais une question de goût et il faut de tout pour tous! J’aime le « bon dessin », solide, servant une histoire qui ne l’est pas moins. Il me plaît, quand je lis une BD, que tout coule, sans dissonance, sans interférence entre le dessin et le scénario, que l’un et l’autre s’unissent et me mènent, curieux et avide, jusqu’à la dernière case! Cela ne se produit pas toujours avec ce genre de BD. Mais je suis heureux de leur succès; pour eux et pour le monde de la BD! Et il y en a tout de même certaines qui me plaisent assez!

- Pour en revenir à « Millénaire », que pouvez-vous nous dire sur le tome 2?

- Pas grand chose! Non pas que je l’ignore, mais je tiens naturellement à préserver l’effet de surprise. Dans le tome 1, nous nous sommes attachés à mettre en place certains éléments qui seront précisés dans l’album suivant. J’avais reproché à Olivier l’absence marquée (et peut-être remarquée?) de personnage féminin et il a su répondre à mes vœux! Il est vrai, à sa décharge, qu’une grande partie de l’histoire se déroulait dans une abbaye! Ce qui n’est guère, vous en conviendrez, un lieu propice à la floraison des charmes de la gent féminine. Dans le tome 2, les lecteurs ne devraient pas se plaindre, à mon avis, de la correction de cette injustice!
J’avoue également que j’étais un peu à l’étroit par moment et que je manquais de grandes cases, mais tout cela est parfaitement normal puisque nous apprenons à travailler ensemble. Il faut trouver le moyen de satisfaire l’un et l’autre, ce qui est en bonne voie! Ce second volet sera certainement meilleur que le premier!

Propos recueillis par D. Coriolan pour
« L’Écrivain public », de Pinelle-sur-Gué.