Deux anges passent…
Le second tome de la série Millénaire est paru : « Le Squelette des Anges ».
Entretien avec son dessinateur, François Miville-Deschênes.


- Comment a été reçu « Les Chiens de Dieu », le titre précédent?

- Pour autant que je le sache, très bien. La critique était très positive, je dirais à 99.9%.

- Qu’en était-il de ce 1% négatif?

- Je me souviens surtout d’une critique dans le dossier de presse que m’ont fait parvenir les Humanos et qui commençait par quelque chose du genre : « c’est très laid de copier… ». La personne ayant écrit ce petit paragraphe reprochait à l’album ses points communs avec « Le Nom de la Rose » et confiait n’avoir réussi à terminer la lecture de l’album qu’à grand peine.

Je pense que si le récit s’était déroulé ailleurs que dans une abbaye, les rapprochements avec le roman d’Umberto Eco auraient été beaucoup plus rares! Mais bon, les gens aiment bien faire des comparaisons.

Quant aux ventes et au succès en librairie, il me semble que l’album a très bien fait. D’ailleurs, je tiens à souligner que la vente de centaines de milliers d’exemplaires n’est pas toujours et forcément un gage de qualité. Il y a des séries, que je ne nommerai pas ici, dont la qualité, à mon avis, s’étiole, mais qui roulent encore allègrement sur leur succès passé. Et puis, il faut aussi tenir compte du fait que certaines séries, plus spécialisées, ne visent qu’un lectorat bien précis et donc limité; il serait naïf, dans ces conditions, d’espérer atteindre les chiffres de ventes d’autres BD qui, elles, sont plutôt « grand public ».

- Votre situation a-t-elle changée, suite à la parution du tome 1 de Millénaire?

- Non, je vis toujours en Gaspésie, au Québec. Habiter en « région éloignée » n’a pas que des inconvénients; la nature est tout près et c’est, avec ma famille, ce dont j’ai besoin avant toute chose. Même si Millénaire n’obtient jamais de succès époustouflant, je n’en concevrai aucune amertume ou déception, puisque je gagne tout de même fort bien ma vie, je vis dans un coin de pays superbe, je fais ce que j’aime avec les concessions que cela nécessite.
 

















- « Il faut vivre ce que l’on aime en payant le prix qui convient »; vous avez déclaré, en entrevue radiophonique, que de ces vers empruntés à Jean Ferrat, vous avez fait votre devise. Est-ce la raison pour laquelle on retrouve le chanteur dans une des cases du tome 2?

- On ne peut rien vous cacher! Et vous êtes sacrément bien renseigné! Oui, en effet, c’est un petit hommage à Ferrat, tout simplement. Je suis très « chanson française », avec une préférence marquée pour Brassens, Ferrat, Béart, Perret, Moustaki, etc. La langue m’attire et me plaît davantage que la musique. Dans le cas de Ferrat, outre ces chansons magnifiques et sa voix qui ne l’est pas moins, c’est l’homme lui-même que j’apprécie : j’aime les gens qui n’ont pas peur de dire ce qu’ils pensent, quelles qu’en soient les conséquences!


- Votre intention de projet parallèle à votre actuelle série s’est-elle précisée?

- Pas encore, je prends mon temps! En fait, rien ne me presse et je préfère choisir judicieusement le projet auquel je me consacrerai. Un scénariste rencontré à Angoulême et avec qui j’ai fraternisé, se penche actuellement sur un sujet qui me plairait certainement; j’attends pour le moment qu’il me présente quelque chose.

Il est intéressant de constater à quel point, suite à la parution de votre premier album, vous devenez subitement quelqu’un! Les éditeurs pour qui vous n’étiez qu’une misérable larve, tout juste bonne à encombrer leurs bureaux de projets insipides, prennent tout à coup conscience de votre existence! Un éditeur plus audacieux a pris le risque de vous sortir des limbes, alors là, c’est l’accréditation officielle, vous existez, vous devenez intéressant et susceptible d’être courtisé!


- On vous devine ironique; vous a-t-on proposé des collaborations?

- Bien sûr. Et même des gens qui n’avaient pas pris la peine de répondre à l’envoi de ma première proposition de projet! Il est vrai que je n’était encore qu’une larve à l’époque (rires)! Je n’ai rien accepté encore de ce côté. Il semblerait qu’on vous catalogue facilement dans le milieu : on ne m’a proposé que des histoires « historiques », surtout médiévales! Or, il est fort probable que j’aurai envie de changer d’air un jour! On m’a proposé de travailler à un nouveau cycle d’une série qui, à ce qu’on m’a dit, a très bien marché, mais pour l’instant, les négociations sont au ralenti.

- Votre trait s’approchait-il de celui de cette série? Vous parliez de Chéret dans notre précédent entretien, il ne s’agissait pas de reprendre Rahan?

- Bon sang, non! Je ne pense pas que j’accepterais, de toute façon. Chéret est un monument pour moi et effectivement une influence de jeunesse, même si je l’ai renié à une certaine époque.

- Que voulez-vous dire?

- Ah, c’est plutôt technique, mais voilà : vers treize ou quatorze ans, je me suis mis à m’intéresser beaucoup plus sérieusement à l’anatomie humaine et animale, passant parfois des heures au petit jardin zoologique de Bonaventure, croquant à qui mieux mieux loups, ours, wapitis, pumas, etc. En ce qui concerne le modèle vivant humain, je n’avais guère que moi et mon miroir! Il faut cependant préciser qu’à l’époque, je m’étais aussi mis à m’entraîner en musculation, ça offrait l’avantage de me permettre de découvrir des muscles dont je ne soupçonnais pas l’existence auparavant!…Je suis devenu également plus critique vis à vis de ces BD d’heroic fantasy où les héros, gonflés à bloc, présentent une musculature des plus improbables et dont tous les muscles apparaissent en même temps! Toujours est-il que je me suis aperçu que Rahan, outre ses proportions changeantes, n’avait pas de triceps!

- Il s’agit d’un muscle du bras…

- C’est bien cela, l’antagoniste du biceps, en fait. Ce n’est qu’un détail, mais je me suis rendu compte que ce dessinateur, que j’admirais, faisait une sacrée erreur! Je me suis donc un peu détourné de lui et je pense que ce fut une bonne chose, car cela m’aura permis de « digérer » ce que je lui avais emprunté. J’ignorais évidemment, en ce temps-là, que chaque dessinateur doit trouver SA manière de représenter les choses et que la façon de Chéret d’y arriver fait toute sa force et une grande partie du succès de Rahan. Le commentaire se prêterait également, par exemple, à Hogarth, dont les animaux présentent souvent des anatomies très « humaines » et dont le Tarzan adopte des postures qui, elles, n'ont parfois rien d’humain! Si l’on devait se borner à ne représenter platement la réalité que telle qu’elle nous apparaît, les bandes dessinées seraient d’un ennui mortel! C’est son interprétation de la réalité, qui fait tout le charme de l’oeuvre d’un dessinateur.