- Ce second tome nous amène un personnage féminin, comme vous nous l’aviez promis…

- Oui et je ne m’en plaindrai pas! Je tenais surtout à ce que Rowena, puisque c’est d’elle qu’il s’agit, n’aie pas qu’un rôle accessoire, comme c’est trop souvent le cas. Richard l’a très bien compris; elle a une raison d’être tout à fait justifiée. Je tiens à préciser que si j’ai du plaisir à la dessiner, je tenais cependant à ce qu’elle ne réponde pas de trop près aux canons que véhiculent le cinéma ou la publicité moderne. Ainsi, ce n’est pas une poupée californienne à la plastique irréprochable, mais elle n’est pas vilaine pour autant!

- Son « déshabillage » était-il réellement nécessaire? On pourrait vous le reprocher!

- Hum, bon, peut-être pas. Mais je ne pense pas que ça nuise à l’histoire, je dirais même plus que, dans la position où on la retrouve (nue, suspendue dans ce cachot humide et froid ), ça ne fait qu’ajouter au tragique de la situation! Je dois confesser, à propos de cette séquence, que Richard avait tout d’abord placée Rowena attachée au sol, mais je me suis permis d’intervenir en lui imposant une position plus… intéressante. Et puis est-ce de ma faute s’il m’est plus agréable de dessiner les filles plutôt nues qu’habillées (rires)?! Cela dit, on peut me reprocher tout ce qu’on voudra, tant qu’on ne commence pas à me téléphoner pour le faire!

- Vous êtes-vous attaché à une « véracité historique » rigoureuse dans ce tome? Visuellement parlant, bien sûr.

- Autant que pour le précédent. Comme je pense l’avoir déjà précisé, cette époque obscure pose bien des problèmes de documentation, mais en cherchant on finit par trouver. Quand il me faut inventer, par exemple l’abbaye de Cluny « revisitée », j’essaie d’appliquer à ces architectures fictives les principes de construction de l’an mil, de faire en sorte que ça ne détonne pas trop, qu’on y croie.

- La coloration est très différente de celle des « Chiens de Dieu », en êtes-vous satisfait ?

- Beaucoup! Avec Daniel, le coloriste mexicain, nous sommes arrivés à quelque chose qui se rapproche assez de ce que j’avais en tête. Je tenais à éviter autant que possible ce détestable effet « ordinateur » et ses dégradés trop artificiels. On peut remarquer, d’ailleurs, qu’il y a une différence entre les premières planches et les dernières, le métier rentre! Encore une fois, il m’aura fallu tenir la bride serrée, réaliser une bonne quantité d’exemples de coloration sur photocopies, mais au bout du compte, le résultat me satisfait. Les quelques réserves que je pourrais citer ne sont que des détails et il ne faut pas oublier que ce que moi seul voudrais n’est pas forcément ce que l’Éditeur souhaiterait! Il faut trouver un terrain d’entente un juste milieu.
 

- Nous faisions référence à ce petit clin d’œil à Jean Ferrat, mais il n’est pas seul?

- En effet, il y a cinq ou six autres personnages ou objets qui apparaissent dans l’album, tous liés à la BD. Dans le cas de certains, il s’agit en quelque sorte d’un hommage, pour d’autres, c’est différent et je ne les dévoilerai pas ici! Ce n’est pas prémédité, en général; en dessinant, je me rend compte qu’il me reste de la place dans un coin de case ou dans un arrière-plan, alors j’y intègre quelqu’un ou quelque chose de connu. C’est un petit jeu qui amuse ceux qui s’attardent un peu plus au dessin et qui n’influence en rien le cours de l’histoire.

- Pour conclure, on vous a décerné le prix «Meilleur espoir québécois» au festival International de la BD de Québec, comment le recevez-vous?

- Je l’accepte avec plaisir et j’espère surtout ne pas le faire mentir! Je n’étais pas du tout au courant et ça m’a vraiment surpris et enchanté que l’on me remette ce prix, malgré que la remise se soit déroulée dans des conditions un peu particulières et que j’aie quelques réserves vis à vis de l’organisation du Festival lui-même. Outre les prix, mentions et autres reconnaissances, il y a un côté de mon travail qui me satisfait particulièrement, c’est la répercussion qu’il peut avoir sur les jeunes. Cette remarque englobe également le travail des autres auteurs qui collaborent avec des éditeurs à l’étranger, puisque nous prouvons ainsi qu’il est tout à fait possible d’envisager vivre –et non survivre- de la bande dessinée. Même si, comme moi, on n'a que l’ambition de divertir et de faire passer un bon moment au lecteur, il y a autre chose : c’est la certitude qu’à la longue, cela peut contribuer à modifier suffisamment la mentalité populaire voulant que « la BD, c’est pour les mômes ». Alors ce sera déjà un pas dans la bonne direction. Cela me permets de dire que « je ne dessine pas pour passer le temps »! Si, à seize ans, il m’avait été donné de constater que des dessinateurs québécois pouvaient vivre de leur art tout en demeurant peinards au pays, je n’aurais sûrement pas choisi d’aller étudier, pardon, d’aller perdre mon temps pendant une année en graphisme!

- Il y aura un troisième tome, bien sûr?


- Pourquoi s’arrêter un fois si bien partis? Oui, « l’Haleine du diable » est en chantier; le côté SF de la série y sera un peu plus appuyé et les lecteurs auront, encore une fois, à se mettre sous la dent tous les ingrédients qu’ils apprécient!

Propos recueillis par D. Coriolan pour
« L’Écrivain Public » de Pinelle-sur-Gué.