Satan souffle le chaud et le froid…
« L’Haleine du Diable », le troisième tome de la série Millénaire, vient de paraître;
entretien avec son dessinateur, François Miville-Deschênes.

- Cette troisième aventure de Raedwald le Saxon s’inscrit dans un registre légèrement différent des deux précédentes. Chaleur et  froid y alternent effectivement quand le lecteur découvre successivement un monde de primitifs anthropophages vivant à proximité de geysers et une petite colonie viking isolée au fin fond de la Norvège de l’an mille.

- C’est tout à fait exact et totalement délibéré. Ce tome est résolument plus « aventure » que ses prédécesseurs; il joue un peu le rôle de pause avant que le lecteur ne replonge, haletant, dans les suivants où se déploiera toute l’horreur du mystérieux complot que Raedwald commence à peine à soupçonner. Entités divines, démoniaques et… « étrangères » se manifesteront alors avec beaucoup plus de précision.

- Votre collaboration et votre façon de travailler avec Richard D. Nolane, le scénariste, sont-elles demeurées les mêmes depuis « Les Chiens de Dieu », le premier tome?

- Non. Je m’implique d’avantage et par mes désirs et mes goûts de dessinateur j’influence considérablement le côté visuel de l’histoire. Les modifications que je suggère à Richard ne l’emmènent cependant pas à modifier la trame profonde de son récit, mais à changer l’enrobage. Le village construit près d’un « parc à geysers », par exemple, est de moi. Même s’il est peu vraisemblable d’un point de vue géologique ou géographique, il m’intéressait de présenter un environnement différent, moins neigeux, qui offrirait aux « Onguks » (les pseudo lapons cannibales) un micro-climat favorable à leur établissement en cet endroit. À part ce genre d’intervention, je modifie aussi très régulièrement le découpage initial de Richard en supprimant certaines cases ou surtout en en ajoutant  afin d’accentuer le rythme ou l’effet dramatique. Dans le cas de « l’autopsie » en public à laquelle se livre Raedwald, par exemple, il m’était impossible de ne pas incorporer une ou deux cases présentant la réaction de l’assistance à ce spectacle quelque peu inhabituel.

- Parlons technique; qu’est-ce que vous utilisez comme plume? Et la marque de vos pinceaux?…

- (Rires) Durand no31, référence 441 et Dupont, poil de rat no000…(1) Mais il est extrêmement difficile de se les procurer au Québec, surtout en région éloignée!


- Pour le bénéfice de nos lecteurs que l’aspect technique intéresse tout particulièrement, que pouvez-vous dire sur la réalisation de vos planches?

- Je travaille comme beaucoup de dessinateurs : esquisse de petit format, crayonné, encrage, puis gommage. J’essaie de plus en plus de me réserver une marge de « risque » ou d’imprévu, afin d’éviter que le travail ne devienne trop mécanique. Ainsi, mes esquisses de découpages sont très peu détaillées, plutôt minimalistes et j’en modifie souvent de nombreux aspects une fois devant la planche finale. Le crayonné a subi, lui aussi, une sérieuse épuration depuis quelque temps, de façon à ce que l’encrage me procure davantage d’émotion et de plaisir en étant moins détaillé, donc plus « risqué » comme je le disais. J’envisage aussi de ne lire le scénario découpé de Richard qu’au fur et à mesure, me réservant de la sorte un surcroît de découverte et d’imprévu.

Néanmoins, ma modestie dût-elle en souffrir, je trouve encore mon dessin et tout particulièrement l’encrage trop « beau », même si j’encre le plus spontanément possible. Il faudrait que je « salisse » un peu, que j’y aille peut-être plus rapidement encore afin de dynamiser l’ensemble. Cependant, je n’aime pas forcer ma nature, alors cela se fera sans doute progressivement sur une période plus ou moins longue.

En ce qui concerne l’encrage, je travaille surtout au pinceau, la plume étant réservé à certains effets précis ou à de petits détails nécessitant un trait plus régulier. La technique d’encrage utilisée pour Millénaire est celle qui m’est venue le plus spontanément, mais je ne détesterais pas traiter de façon différente un éventuel autre projet, mais ceci est une autre histoire.

Il me revient une anecdote à propos de l’encrage au pinceau; elle date du temps où je copiais Chéret à tour de bras, dessinant sans relâche des Rahan par dizaines. Je devais avoir autour de dix ou onze ans, guère plus. Le grand mystère de ces images si vives, que j’admirais tant, demeurait la particularité du trait qui changeait d’épaisseur et donnait tant de dynamisme au dessin. Un bras de Rahan présentait ainsi un trait dont la largeur variait ici et là au fil du contour des muscles. Ne connaissant à l’époque que le crayon et le feutre à pointe fine, j’ignorais que beaucoup de dessinateurs utilisaient le pinceau et obtenaient ainsi la souplesse de ces pleins et ces déliés qui caractérisent cette technique. Je m’appliquais donc à reproduire ces effets, mais en trichant; je traçais deux traits et je noircissais l’espace les séparant, obtenant de la sorte une « fausse souplesse » bien naïve. La révélation me vint par une aventure de Pif et Hercule d’un numéro plus ancien que je relisais et dont le titre était, si j’ai bonne mémoire, « Le Pinceau d’Arnal ». Pif et son acolyte devaient y retrouver Le Pinceau de leur créateur, Cabrero Arnal, qui avait été dérobé au cours d’une exposition ou quelque chose du genre. J’en vins donc naturellement à la conclusion que le pinceau pouvait être utilisé pour appliquer autre chose que la peinture à l’huile que j’expérimentais alors avec mon père. Ce fut le début d’essais acharnés qui se poursuivent encore actuellement.

- La Technique revêt une grande importance pour vous…

- Elle est incontournable, en ce qui me concerne. Je pense cependant qu’il faut tout simplement apprendre à en apprivoiser certains aspects afin qu’ils nous viennent spontanément et avec sûreté, pour ensuite leur accorder un peu moins d’importance et même s’en éloigner. J’ai l’impression que lorsque la technique devient une préoccupation constante, elle agit davantage comme un frein qu’autre chose et nous éloigne de la simplicité (apparente) vers laquelle il faut tendre.




- La réalisation de ce troisième tome a-t-elle présenté des difficultés  pour le dessinateur?

- Pas vraiment. Si je me heurtai à quelque obstacle que ce soit, ce fut du côté de la documentation. Je m’impose, il me semble vous l’avoir déjà dit, une contrainte de véracité historique qui ne facilite pas toujours les choses, surtout en étant au Québec. Cela ne signifie pas pour autant que l’exercice en est désagréable; mon travail d’illustrateur m’a imposé très souvent de longues recherches ou de nombreux dessins préparatoires. Ma bibliothèque est bien garnie et me permet généralement de faire face aux défis les plus imprévus. La recherche de documentation m’emmène aussi évidemment à apprendre sans cesse sur des sujets que je n’aurais peut-être pas abordé spontanément.

Dans le cas précis de ce tome-ci, je me suis particulièrement amusé avec les viking et surtout avec les « Onguks » (les lapons primitifs anthropophages) qui me permettaient de m’approcher de thèmes qui me sont chers depuis toujours.

- La préhistoire, n’est-ce pas? Si l’on se fie aux oeuvres présentées dans la section « illustration fantastique » de votre site…

- Exact, il s’agit d’images réalisées pour un projet de longue haleine ayant pour but l’illustration du roman « La Guerre du Feu ». Toutefois, j’ai aussi tâté des âges préhistoriques de façon plus rigoureuse en réalisant pour divers musées des reconstitutions d’animaux éteints depuis des millénaires (voir la section « illustration scientifique). C’est un tout autre genre de travail que la bande dessinée, mais je m’y amuse autant et puis… il n’est pas mauvais de varier les plaisirs! Graphiquement, si la reconstitution, à partir de fossiles, d’un « plourdosteus », représente certainement plus de travail d’esquisses et d’ébauches que celle d’un bateau danois de l’an mille, elle ne me rebute pas pour autant. Que la bande dessinée en vienne un jour à me peser et je retournerai avec joie à mon statut d’illustrateur, de mercenaire graphique louant ses pinceaux au plus offrant.

- Les personnages s’étoffent de plus en plus dans « L’Haleine du Diable » et cette chère Rowena déploie encore une fois ses charmes avec une ostentation qui réjouira très certainement votre lectorat mâle!

- Très certainement, comme vous dites et je ne vois pas pourquoi je me serais privé, soit dit en passant! Je tiens néanmoins à préciser que la scène n’est pas gratuite, puisque des informations ayant de l’importance y sont communiquées au lecteur. En vérité, Rowena se borne à rendre agréable un moment qui l’aurait été un peu moins sans elle. Hé… il est vrai que l’étalement de ses avantages risque de perturber quelque peu une certaine tranche de jeunes lecteurs et nuire de ce fait à la rétention des informations en question, mais bon, on ne lit pas Millénaire sans risque (rires)! Et puis, la série ne s’adresse pas vraiment aux enfants, mais à un public un peu plus âgé.

De toute façon, je considère que le sexe fait partie de la vie autant que respirer, boire et manger; il serait tout à fait incorrect, suivant une morale étriquée et étroitement anachronique, de le vouloir cacher. Surtout dans le contexte où se déroule l’histoire, qui est une époque où l’on ne faisait pas précisément dans la dentelle!…

- Bien qu’encore peu nombreux, vous êtes quelques Québécois à collaborer avec des éditeurs européens et américains; pensez-vous que nous assistons là aux prémices d’une nouvelle ère pour la bande dessinée au Québec?

- Je le souhaite, mais il faudrait pour cela que certains auteurs mettent de côtés leurs jugements sélectifs et primaires. Des propos du genre « La BD d’aventure classique, c’est dépassé; il faut que la bande dessinée aille plus loin, se renouvelle… » ne servent pas la cause. Curieusement, ce genre de langage est tenu par ceux qui font dans « l’autobiographique », un genre où, prétendent-ils, le dessin est secondaire et au sein duquel l’histoire constitue tout l’intérêt et la substantifique moelle. EUX, ont la vérité et ont choisi d’aller à l’essentiel! Si vous voulez mon avis, je pense qu’une telle position et un tel prétendu choix sont surtout commode lorsque l’on est incapable de mieux dessiner!

- Vous êtes dur…

- Peut-être bien. C’est que ce genre d’assertion m’agace prodigieusement. Qu’ils dénigrent le travail des autres pour élever le leur nuit davantage à leur propre cause qu’à ceux qu’ils visent, mais ça m’exaspère malgré tout! On dirait qu’il y a une tendance, au Québec, à faire dans « l’autobio-nombrilo-egocentrique »; peut-être s’agit-il là d’un trait culturel lié à notre situation géographique? Quoi qu’il en soit, comme le tout est servi par un traitement graphique peu rigoureux ou même près du brouillon (si on le compare à un étalon de mesure qui serait un dessin académiquement correct), cela contribue sans doute à  faire en sorte que la bande dessinée demeure quelque chose d’un peu marginal, un truc pour les jeunes. On ne la prend pas encore très au sérieux, il n’est pour s’en convaincre qu’à jeter un coup d’œil au traitement médiatique qui lui est accordé : presque jamais rien sur la BD réaliste! On dirait que l’on ignore systématiquement la BD pour adultes (je ne parle pas ici de BD érotique ou pornographique, mais de celle qui, par ses scénarios plus complexes s’adresse à des lecteurs susceptibles d’en bien saisir les subtilités).

Pour en revenir à ce que je disais avant de dériver, je suis persuadé que les genres et les styles en bande dessinée ne sont jamais réellement dépassés, qu’ils sont toujours efficaces, quels qu’ils soient, à condition d’être associés à la bonne histoire. Par exemple, je serais tout à fait enthousiasmé de lire une aventure traitée avec un style proche de celui d’Harold Foster(2) ou encore de Raymond Poïvet(3); quelques ajustements dans la forme, dans l’expression des codes narratifs et nous aurions là une œuvre très intéressante. Avec un scénario solide à se mettre sous la dent, beaucoup de jeunes lecteurs apprécieraient probablement et dévoreraient une telle œuvre en étant persuadés qu’il s’agit là de styles graphiques actuels, voire révolutionnaires!

Tant qu’à y être, j’irai encore plus loin dans le même ordre d’idée : Je demeure convaincu que toute histoire peut être mise en image avec quelque style que ce soit, il y en a simplement un dans le lot qui est plus approprié que les autres et il s’agit de le trouver!… Ce qui ne se produit malheureusement pas dans tous les cas.

Pour ma part, j’aurais pu traiter Millénaire avec un tout autre style, mais je me suis dirigé d’instinct et spontanément vers celui qu’on lui connaît; j’espère ne pas avoir fait fausse route…

- Il semble bien qu’à ce jour, commentaires et critiques vous donnent entièrement raison. Ceux qui en douteraient auront l’occasion de vérifier la justesse de ce choix en parcourant les pages de « L’Haleine du Diable » dès maintenant!

Propos recueillis par D. Coriolan pour « L’Écrivain Publique » de Pinelle-sur-Gué

  1. F. Miville-Deschênes fait ici, en saisissant la perche tendue par l’Auteur, un clin d’œil à Marcel Gotlib et à ses « Rubriques-à-Brac » (voir tome 4, page 11, première bande).
  2. Harold Foster fut le dessinateur de « Prince Vaillant »
  3. Raymond Poïvet est connu pour sa collaboration avec le scénariste Roger Lécureux, ils publièrent, dans Pif, l’une des premières bande dessinée de science-fiction : « Les Pionniers de l’Espérance ».