8) L'haleine du diable m'a-t-elle troublé la vue ou bien y a-t-il un air de ressemblance entre vous et Raedwald ?

Vous ne vous trompez pas: Millénaire produit ce trouble visuel à nombre de ses lecteurs et tout particulièrement à ses lectrices, mais l’effet s’estompe généralement quelques heures après la lecture d’un tome. Évidemment, il y aurait crainte de cécité pour l’audacieux (ou l’audacieuse, je pense savoir que ce fut presque votre cas) dont les yeux encaisseraient la lecture en rafale des trois tomes.

Blague à part, ce ne serait pas vraiment surprenant et les cas de héros dont les traits rappelaient ceux de leur créateur (graphique) ne sont pas rare. En tout cas, ce n’est pas volontaire, mais comme nous sommes souvent notre propre et unique modèle, il est normal que cela se reflète dans nos personnages. Et parlant de reflet, comme beaucoup de dessinateurs, j’ai un miroir dans mon atelier qui m’est bien utile pour étudier les expressions, les mimiques, les attitudes, afin d’arriver à ce que le jeu de mes acteurs soit le plus juste. Je tire bien du plaisir à tenter de mettre le doigt sur ce qui rendra tel ou tel autre personnage  crédible selon le message qui doit être communiqué dans chaque case. La bande dessinée réaliste a ceci d’exigeant que nous ne disposons que d’une case pour faire passer une émotion. Contrairement à la bande dessinée humoristique ou semi réaliste où les traits et les expressions peuvent être exagérés ou au cinéma qui bénéficie du mouvement infini des muscles du visage. Pour être franc, du fait de l’immobilité du médium, il faut parfois faire sciemment « surjouer » nos personnages pour arriver au résultat recherché.

Bref, en véritable professionnel, je m’investis vraiment dans mon œuvre et il m’arrive de craindre de faire de la projection; je m’identifie réellement à mon personnage (curieusement, c’est le héros qui est l’objet de mon choix), mais l’épée commence à devenir vraiment encombrante pour dessiner. Je me console en me disant que c’eût été bien pire si j’avais jeté mon dévolu sur Rowena…

9) En regardant sur votre site les diverses propositions de colorisation que vous avez soumises au coloriste, on s'aperçoit que vos teintes sont beaucoup plus éclatantes, plus brillantes que celles des albums. Comment avez-vous travaillé avec le coloriste?

- Autant le préciser d’entrée de jeu: si cela m’était possible, je ferais ma coloration moi-même! Non pas que je sois totalement insatisfait du travail de mon actuel coloriste, qui est un garçon fort doué, mais simplement parce qu’il lui est impossible de le faire comme je le ferais. Avec la famille qui s’agrandit ces derniers temps, je n’ai pas de temps à consacrer à l’entièreté du processus, mais je le guide aussi efficacement que cela m’est possible pour arriver à un résultat qui ne soit pas trop éloigné de ce que je souhaiterais. Le coloriste est un Mexicain et nous communiquons en anglais ; il habite dans le nord du Mexique et comme avec mon scénariste, les échanges ne se font que par internet. Je lui envoie des exemples que je réalise moi-même, à la main, sur des photocopies et il me retourne les planches que je contrôle à l’écran. Le malheureux n’a hélas encore jamais goûté à une approbation dès le premier envoi: il y a toujours quelque chose à corriger! Mais ce sympathique fils de cactus n’est jamais piqué au vif et remet l’ouvrage sur le métier sans rechigner (du moins dans les messages que je reçois).

La différence que vous mentionnez, entre les exemples que je propose et le résultat final, tient surtout au fait qu’il s’agit de techniques différentes et aussi que les couleurs à l’écran -qui est lumineux- sortent toujours plus foncées des presses de l’imprimerie. Les exemples-guides que je lui fournis sont réalisés à l’aquarelle, au crayon de couleur, au feutre ou avec des encres de couleur, sans doute est-ce là l’explication de cet effet plus lumineux que vous notiez. La technique, l’application de la couleur et la façon de rendre graphiquement certains effets de lumière sont peut-être aussi en cause.

 









10) Ce travail sur Millénaire vous a-t-il amené à renoncer totalement à votre activité d'illustrateur?

- Pas totalement, mais presque. Comme je le mentionnais précédemment, j’essaie de répartir mon temps entre la bande dessinée (le travail qui n’en est pas vraiment un, mais en tient lieu) et la famille. S’il m’arrive d’accepter quelque contrat, il faut vraiment que ce soit parce que j’en ai grande envie, que le sujet m’attire et que j’ai le goût de changer un peu d’horizon. Je crains de m’encrasser à ne travailler qu’à la plume, au pinceau et à l’encre de Chine, il me faut varier les plaisirs à l’occasion. Par exemple, je réponds encore favorablement aux commandes qui touchent l’illustration scientifique; des musées me demandent de temps à autre des reconstitutions animales ou environnementales préhistoriques (voir ci-contre) et je ne vois pas comment je pourrais refuser ce genre de commandes.

11) Êtes-vous tenté par l'écriture de vos propres scénarios ? et si oui, quel est l'univers qui vous attire le plus ?

- D’abord, oui. Ma collaboration avec les Humanos  est d’ailleurs liée à la proposition d’un premier projet envoyé à la plupart des éditeurs. Les trente-cinq premières planches étaient d’ailleurs déjà découpées, texte et image. Il se serait agi d’une série de cinq tomes dont l’action se déroule en Nouvelle-France, mêlant histoire, aventure et fantastique. En voici le résumé très élagué: en cette fin d’été 1659, la Nouvelle-France frémit sous la menace des bandes iroquoises menées par une redoutable créature d’essence démoniaque surnommée « la Jongleuse ». Chargé par l’évêque François de Laval d’éliminer cet être issu des enfers, le père Damien Sarrac de Clergégu risquera dans l’entreprise bien davantage que sa vie!  Parallèlement, Anne Aubert de la Daguenaudière (voir ci-contre), fraîchement débarquée, fera enfin la connaissance de son père, disparu quinze ans plus tôt en les abandonnant, elle et sa mère, pour le lucratif commerce des fourrures. Dans ce Nouveau monde, qui en est surtout un d’hommes, les nouvelles arrivées ne passent guère inaperçues et Anne attirera rapidement l’attention de « l’Engagé », un garçon dont la famille fut massacrée par les Iroquois quelques années auparavant. L’Engagé n’est pas le seul, cependant, à avoir repéré la belle… Je n’en dirai pas plus, inutile d’épuiser mes munitions avant l’heure!

L’inspiration à la base de l’histoire est une légende du fleuve Saint-Laurent où apparaît la « Jongleuse », créature mystérieuse appelée aussi « La Dame aux Glaïeuls » ou encore « La Dame Blanche ». Bien que certains éditeurs aient démontré -trop tard- un intérêt certain pour le projet,  cette entreprise ambitieuse a été mise de côté pour le moment, au grand bénéfice de Millénaire. Il faut savoir que les Humanos furent les plus rapides à répondre et que je leur ai tout naturellement donné préséance; quoique le thème plutôt historique ne correspondît pas à leur ligne éditoriale, le dessin les intéressait et ils me proposèrent d’attaquer la première aventure du Saxon.  Je préférais me « faire la main », après quinze ans d’illustration, avant de développer un projet personnel qui profitera certainement de l’amélioration de ma technique de narration visuelle. 

 


12) Question un peu banale pour conclure: quels sont les projets qui sont en voie de concrétisation? Et quels sont vos pronostics quant à l'avenir de Millénaire?

- Comme je l’indiquais en début d’entrevue, si je me fie à Richard, la « grande histoire », celle qui se prolonge d’album en album, indépendamment des aventures complètes propres à chaque tome, devrait idéalement s’étendre sur dix livres. Les Humanos n’ont pas beaucoup de longues séries à leur actif, il faudra donc voir ce que donnera Millénaire sur le marché encombré de la bande dessinée que nous connaissons aujourd’hui et ce que proposera l’Éditeur.

De mon côté, je travaille à un autre projet qui mijote doucettement et qui pourrait éventuellement aboutir sur le bureau des directeurs littéraires: une histoire de pirates. Ah, oui, bien sûr, il y en a tant eu, mais j’aimerais tenter d’aborder le thème sous un angle un peu différent, en utilisant les clichés les plus communs, en les exagérant  ou en les supprimant simplement. Imaginez une histoire de pirates sans trésor, sans perroquet sur l’épaule, sans tropiques et sans…bateau. Je n’en suis pour l’instant qu’à la rédaction d’un long synopsis et à noter les idées variées qui viennent encore modifier ma trajectoire initiale. Peut-être m’y consacrerai-je après le cinquième tome de Millénaire, à la condition que la vie familiale et tout ce qu’elle implique me le permette. Sinon, ce sera pour plus tard; rien ne me presse vraiment et je me plais bien à donner vie à  Arnulf et ses contemporains.

J’ai aussi sur le feu (un feu doux, là aussi) un projet de très longue haleine qui est l’illustration du roman « La Guerre du Feu ». Il ne s’agit pas de bande dessinée, toutefois, mais d’illustration et il est possible de voir quelques images liées à ce travail sur mon site (voir ci-contre). Si Dieu existe et qu’il daigne me prêter vie, je le présenterai peut-être également à un éditeur un jour lointain.

13) Envisagez-vous de venir en France pour la promotion de Millénaire?

- J’étais à Angoulême pour les deux premiers tomes, mais j’ai pris congé cette année. Ces festivals sont tout ce qu’il y a d’épuisant: le décalage horaire vous assomme, on y mange et boit sans arrêt et les cris des admiratrices en délire finit par rendre les séances de dédicace un peu fatigantes. Et là, je ne parle pas des sous-vêtements lancés par la meute hurlante et qui nuisent grandement à l’opération, déconcentrant les auteurs. Je me souviens du cas tragique de cet Italien qui, l’année passée, à son grand dam, a raté une dédicace à cause d’un soutien-gorge en rase-motte qui l’avait perturbé. C’est vous dire que nous sommes véritablement prêt à tous les sacrifices pour notre lectorat. Sans doute retournerai-je malgré tout au front un jour, car la rencontres des lecteurs transcende ces petites fatigues somme toute bien temporaires.

Propos recueillis par Isabelle Roche pour le site www.lelitteraire.com. Ils sont reproduits ici avec son aimable autorisation.