MILLÉNAIRE
La série Millénaire est un étrange animal issu de croisements thématiques que certains pourraient trouver hasardeux. Dans un univers médiéval de la veille de l’An Mil, on y trouve en effet à la fois de l’aventure, du roman policier, du roman historique, du fantastique, de l’horreur, de la SF et une ambiance X Files qui s’installe véritablement avec le tome 2, Le Squelette des Anges. Millénaire est le résultat d’un long processus entâmé au début des années 1990 lorsque je me suis dit qu’il serait peut-être temps de mettre à profit mon intérêt pour la période historique allant de la chute de l’Empire Romain à la Première Croisade, ce qu’on appelle, pour simplifier, le Haut Moyen-Âge. J’ai donc mis au point une série de romans d’aventure historique avec des touches fantastiques se déroulant sous les Mérovingiens et dont le héros s’appelait déjà… Arnulf. Le premier roman a été accepté, ainsi que l’idée de la série, mais un de ces brusques changements internes dont l’édition est coutumière a fait que le projet est subitement tombé à l’eau. J’ai donc refondu le roman pour l’intégrer à une série populaire d’aventure fantastique dont j’étais un des auteurs sous pseudonyme collectif, tout en jurant que ce n’était que partie remise. L’occasion suivante se présenta en 1994 avec, cette fois, un projet de série BD relevant du genre « policier historique » chez Soleil. Siècle de Sang devait raconter les enquêtes de Wolfart de Mayence, un érudit marchand de reliques religieuses, juste avant l’An Mil. Malheureusement le dessin de Pascal Croci, très « gothique » et trop original pour ce type d’histoire, fit que le premier tome resta sans suite. Ce qui ne m’empêche pas de toujours rencontrer des lecteurs considérant L’Ermite Assassin comme une œuvre les ayant beaucoup frappé justement par le caractère original du dessin, du héros et du scénario… La patience étant une vertu des plus utiles dans l’édition, je décidai alors de laisser mijoter cette recette prometteuse en dépit de son échec. L’univers de la fin du Xeme Siècle avec son côté noir et sauvage s’alliait bien avec un personnage central aux occupations plutôt mystérieuses mais qui lui permettaient de fréquenter tous les gens importants de son monde. La seule chose qui me gênait vraiment était l’impossibilité d’y intégrer un élément aussi porteur que les Terreurs de l’An Mil puisqu’on savait depuis des décennies que c’était une invention propagée par Jules Michelet, avec l’immense talent d’écrivain que l’on sait. J’eus alors l’idée de prendre comme fond non pas notre univers historique mais un univers parallèle un peu décalé où la conscience de l’imminence d’un cataclysme au moment du changement de Millénaire était bel et bien dans tous les esprits. Pour cela, rien de tel que de montrer les Forces du Mal en action sous les yeux de tous, que ce soit à Rome ou dans le plus petit village de Francie. Des Forces du Mal à qui il fallait un adversaire de taille et ce fut Cluny, la plus célèbre et la plus puissante abbaye de l’époque. Mais notre Cluny n’était pas taillée pour combattre tout ce que le Diable avait décidé de lâcher sur Terre. J’en fis donc une institution féroce (en triturant un moment particulier de sa véritable histoire) dont les agents, les Chiens de Dieu, incarnaient un thème qui m’a toujours fasciné : la Main Gauche du Seigneur, celle qui fait ce que la Droite ignore… ou fait mine d’ignorer. À ce stade, le plat commençait à sentir bon sur le feu. Cependant, il manquait encore un élément déterminant pour servir de trame à toute la série et en faire autre chose qu’une « simple » suite d’enquêtes relevant du policier historique mâtiné de détective de l’occulte. Et c’est là que j’ai fait se croiser ce projet avec un autre, celui d’une sorte de X Files médiéval dans laquelle l’Église affrontait un complot extraterrestre remontant jusqu’à la nuit des temps et dont on trouverait des traces, par exemple, dans La Bible. Connaissant bien le sujet des ovnis pour avoir écrit cinq livres dessus, j’avais toute la documentation nécessaire pour faire la transposition du phénomène tel qu’on le connait aujourd’hui vers un monde médiéval. L’important était d’éviter que cette transposition soit trop brutale, trop « plaquée », ceci en lui faisant emprunter les masques du folklore du Moyen Âge… Presque tous ces éléments furent mis en place voici quatre ans dans une longue nouvelle intitulée « Une Tête de Martyr » (publiée finalement début 2003 dans Science Fiction Magazine) ayant pour héros Raedwald le Saxon, un homme tourmenté, un érudit et un marchand de reliques et de manuscrits rares à qui il ne faut pas chercher noise. Raedewald est accompagné de son fidèle ami Arnulf Poing-de-Fer, un géant dont la personnalité assez complexe tranche avec le genre de faire-valoir habituels auquel il semble appartenir. À l’automne 2001, le hasard fit atterrir « Une Tête de Martyr » sur le bureau de Bruno Lecigne, aux Humanoîdes Associés, qui y vit un univers, des personnages et un scénario général très intéressants à développer sous forme d’une série d’albums BD. Une fois terminé le découpage du prenier tome, Les Chiens de Dieu, un autre hasard bienveillant nous fit croiser en juin 2002 la route de François Miville-Deschênes, un talent déjà tout armé comme il est rare d’en découvrir dans le milieu des dessinateurs… La suite appartient désormais à une histoire qui, heureusement, n’est pas la nôtre… Place maintenant aux noirs complots de Millénaire… RICHARD D. NOLANE |